LIMITES

« Entre ciel, terre et mer, l’homme n’est qu’un infime fragment d’un univers qui le dépasse.
Il n’hésite cependant pas à mettre au défi les éléments qui l’ignorent en érigeant des constructions bien frêles au regard du temps. Ainsi, partout et toujours, il a voulu inscrire sa marque pour l’éternité et dans les limites de ses territoires conquis. Peut-être parce qu’il porte en lui le rêve insensé de se mesurer à l’infiniment grand et à l’immensité du temps… » Dan Aucante

 

Tirages argentiques Barytes, réalisés par Dan Aucante.

 

Depuis la nuit des temps, l’histoire humaine s’est construite dans la conquête de nouveaux territoires, l’exploration d’espaces inconnus, la volonté d’aller au-delà de la ligne d’horizon, par une infatigable course pour notamment maîtriser les éléments naturels. Une façon d’affirmer une emprise sur l’existence. Cette recherche, ce besoin impératif de dépassement, se doublent d’une mise en danger plus introspective et émotionnelle,  principalement dans le versant artistique de l’expérimentation. C’est cette multiplicité au sein même de la notion de «Limites» que Dan Aucante parcourt dans la série qu’il présente ici, et toujours en cours de développement. Le voyage qu’il a accompli et auquel il nous convie, est à la fois un constat et un symbole. En cheminant le long du littoral, sur la côte Ouest de l’Europe, Dan Aucante a ainsi constaté, dans son boîtier Holga, les multiples limites des interventions humaines sur cette zone frontière entre terre et mer. Des limites historiques, physiques, mais  également un terrain de jeu, de confrontation aux éléments. Sans oublier le théâtre privilégié d’un retour à soi, de questionnements intimes. De manière graphique, avec un sens aigu de la composition et des matières, Dan Aucante met en relief la fragilité, la vacuité, l’absurdité de l’homme à vouloir dompter la nature, ici la mer à son point de rencontre avec la terre. Dans cette balade photographique, les vestiges de constructions humaines érigées contre l’océan se sont accumulés. Ils ne sont plus que des vaisseaux échoués, abandonnés, sur lequel l’eau, l’air, le temps imposent leur suprématie. Incongrus, fagocités par le sable, le vent, l’érosion, ils s’inscrivent désormais dans une recomposition de ce paysage, par leur présence fantomatique. Dan Aucante fait sien ces signes et ces ponctuations géographiques dans une écriture visuelle poétique, suspendue hors du temps.

Sa vision du littoral nous amène sur un territoire intemporel. Les signes contemporains sont troublés par la poésie des accidents photographiques induits par la prise de vue au Holga. Une démarche humble et simple : au moment de la prise de vue, la seule maîtrise du cadre et de la bonne lumière. Nous « naviguons » parfois dans le sillage de Le Gray, dans cette perte de temporalité, dans ces gris ouatés, ces ciels parfois lourds et menaçants, à tout le moins mystérieux. Nous sommes pourtant aussi dans un univers marin proche de celui de Bernard Descamps, dans une composition des images similaires à celles des haïkus japonais, mais aussi dans une maîtrise extrême du tirage argentique. Ces zones côtières, ces limites, ne sont pas que géographiques. Elles sont aussi un marqueur psychologique : celui de nos vies, de nos parcours et de nos efforts, parfois vains et utopiques. Nos existences sont bringuebalées par des soubresauts, des accidents. C’est peut-être là la force du destin. Inexorable. Les photographies de Dan Aucante nous ramènent aussi vers l’humilité, la simplicité et la conscience de notre fragilité face à l’immensité, au temps qui s’écoule sans faillir. Dans la démarche artistique du photographe réside aussi une parabole philosophique. Il en va ainsi dans la photographie comme dans le monde : humilité et acceptation de l’aléatoire dans la prise de vue, comme dans la vie, puis maîtrise technique par le tirage photographique, comme par les actions menées au cours de l’existence. Les limites géographiques et physiques éprouvées par Dan Aucante sont aussi celles de la mémoire et des souvenirs. Les plages et les côtes du littoral sont en effet l’espace idéal  de  moments  de  bonheur, de villégiature, de repos. Pour la plupart aussi ces images nous ramènent à des souvenirs heureux liés à l’enfance, à la sérénité, au calme… Un terrain de jeu pour l’évasion, mais aussi propice à l’introspection, à un retour à soi. L’occasion de faire un point, de sonder l’existence, le temps de prendre du recul. Parfois aussi cette limite entre les deux éléments est l’espace le plus approprié pour la réflexion, la méditation, avant de prendre une décision, de donner une nouvelle direction à un cheminement personnel. C’est sur ce no man’s land entre eau et terre que Dan Aucante interroge nos limites. En contemplant ses images, nous sommes à notre tour plongés dans nos propres souvenirs, dans les émotions qui ont jailli de marches sur le sable. Elles font échos à nos intériorités. Cette limite est aussi le point de dissolution et de fin. L’ultime objectif de fusion avec l’infini. En même temps la conscience de cette impossibilité. Les images de Dan Aucante résonnent du vent, des cris des mouettes, d’échos de jeux enfants, se teintent du défilement des nuages, des variations lumineuses. Elles imposent discrètement le silence et la contemplation. Et plutôt que dépasser ces limites - « nos » limites - incitent à les appréhender pour nous en nourrir. Olivier Bourgoin - Agence Révélateur

 

 

 

Texte d'Olivier Bourgoin - Agence Révélateur - pour l'exposition à la Galerie Imaginéo - Paris 2013

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